Quel avenir pour le secteur suisse de l’asset management ? Nicolas Faller, Co-CEO Asset Management de l’UBP, souligne l'importance de la spécialisation, des acquisitions stratégiques, et de l'adoption de l'IA pour garder une longueur d’avance sur un marché particulièrement concurrentiel.

Vous êtes Co-CEO de la division Asset Management. Comment partagez-vous les responsabilités avec Michaël Lok, Co-CEO également ?

Nous prenons ensemble toutes les décisions importantes concernant la division Asset Management de l'UBP. Au quotidien, Michaël est responsable des équipes d'investissement et de la vision interne à la Banque, tandis que je m'occupe des ventes, du marketing et des produits.

L’UBP est l'une des banques suisses les plus actives en matière de consolidation et réalise régulièrement des acquisitions, principalement dans le domaine de la gestion de fortune privée (wealth management). Pourquoi pas aussi dans celui de l’asset management ?

Les acquisitions dans le domaine de l’asset management sont des opérations extrêmement complexes et les taux de réussite dans ce secteur sont difficiles à atteindre. Lorsque vous fusionnez deux asset managers, vous devez décider quelle équipe d'investissement vous souhaitez conserver pour chaque classe d'actifs. Fusionner deux équipes ayant deux processus d'investissement différents est la garantie d'un échec et donc d'une destruction de valeur pour les clients. De plus, les clients qui ont alloué des capitaux à l'équipe qui n'est pas conservée seraient tentés de vendre leurs positions. Les consultants du secteur de l’asset management sont pleinement conscients de la complexité de ce processus et conseillent souvent à leurs clients de rester à l'écart de l'entreprise avant que l'intégration ne soit finalisée – et même après –, afin de s'assurer que la nouvelle structure génère de l'alpha. Nous ne sommes pas opposés aux acquisitions dans le domaine de l’asset management, mais à condition qu’elles nous donnent accès à une nouvelle classe d'actifs dans laquelle nous ne sommes pas encore présents, comme nous l'avons fait il y a trois ans avec les petites capitalisations au Japon.

Nous ne sommes pas opposés aux acquisitions dans le domaine de l’asset management, mais à condition qu’elles nous donnent accès à une nouvelle classe d'actifs dans laquelle nous ne sommes pas encore présents, comme nous l'avons fait il y a trois ans avec les petites capitalisations au Japon.

Le secteur est confronté à une pression croissante sur les marges. Les économies d'échelle et les gains d'efficacité sont des contre-mesures couramment utilisées. Comment la division Asset Management fait-elle face à la pression sur les marges ?

La pression sur les marges est là pour durer, mais nous avons constaté une diminution de la pression supplémentaire sur la gestion active réelle tant qu’il existe une génération d’alpha. Notre stratégie est la même depuis quinze ans: nous aimons nous concentrer sur les capacités d'investissement que nous gérons particulièrement bien. De nombreuses entreprises continuent d'essayer de tout faire et doivent donc allouer des capitaux à plusieurs centres d'investissement. Nous avons par exemple décidé de ne pas investir dans les actions américaines, car le marché est saturé; il en va de même pour les actions asiatiques.

Compte tenu des grandes tendances technologiques telles que l'intelligence artificielle et l'utilisation de la blockchain, quel est le potentiel de gains d'efficacité dans l’asset management et la gestion de fonds ?

La recherche est le domaine évident dans lequel nous pouvons tirer parti de l'IA pour générer de la valeur et gagner en productivité. Cela vaut également pour les présentations marketing, ainsi que pour les appels d'offres. Cependant, ces avantages ont un revers: le secteur avait l'habitude de recruter de nombreux diplômés hautement qualifiés pour travailler dans un domaine de recherche donné, ce qui permettait de créer un «vivier» de talents pour l'avenir. Ces emplois sont en train de disparaître, et ceci nous oblige à inventer de nouveaux programmes de formation.

La recherche est le domaine évident dans lequel nous pouvons tirer parti de l'IA pour générer de la valeur et gagner en productivité.

Dans un contexte de taux d'intérêt bas, de vigueur du franc suisse et, plus récemment, d’affaiblissement du dollar américain, comment les portefeuilles des investisseurs institutionnels se sont-ils adaptés à ces évolutions ?

Tout d'abord, c'est au client de décider s'il souhaite, ou non, intégrer le risque de change dans son portefeuille, et il existe clairement une grande variété de cas. En Suisse, par exemple, les clients institutionnels continuent d'investir massivement dans l'immobilier au détriment des obligations en raison des faibles taux d'intérêt et du coût de la couverture de change. Le crédit privé reste une classe d'actifs importante du fait de son portage («carry») plus élevé, et nous constatons un regain d'intérêt pour les titres obligataires des marchés émergents, tant en devises fortes qu'en devises locales, au vu de leurs rendements supérieurs et de l'appréciation des devises locales par rapport au dollar.

Le secteur de l’asset management se concentre fortement sur les marchés privés et souhaite rendre cette classe d'actifs accessible à un plus large éventail d'investisseurs. Quelle est la stratégie de l'UBP dans le domaine des marchés privés ?

Nous pensons que les marchés privés continueront à gagner du terrain dans les portefeuilles des clients privés; en moyenne, une allocation de 15 à 20% semble appropriée. Notre approche consiste à privilégier la diversification, non seulement d'une classe d'actifs en particulier – telle que le private equity (capital-investissement), le crédit privé, les infrastructures ou, évidemment, l'immobilier –, mais aussi du point de vue des produits. Notre stratégie ‘Evergreen’ enregistre une solide avancée, et nous proposons bien sûr une offre à architecture ouverte, qui constitue une bonne solution si elle est vendue correctement. Je considère Evergreen comme un produit illiquide présentant une certaine flexibilité dans le cas où un client serait confronté à un événement particulier, tel que l'achat d'actifs réels ou la réalisation d'une donation. En d'autres termes, si les clients achètent Evergreen parce qu'ils souhaitent effectuer des transactions en raison d'événements sur les marchés, c'est une mauvaise stratégie. Au-delà d’Evergreen, nous avons des partenariats qui offrent des solutions fermées, mais également des co-investissements et, bien évidemment, certains produits ‘maison’.

Compte tenu de l'expansion de cette classe d'actifs, quelles sont vos prévisions: les primes de risque et de liquidité plus élevées resteront-elles attractives ou y aura-t-il une convergence avec les classes d'actifs plus établies ?

Les primes d'illiquidité persisteront et offriront un avantage par rapport aux classes d'actifs liquides. Entre 2% et 3%, elles restent extrêmement attractives, car les investisseurs ont tendance à oublier qu'à long terme, la performance moyenne des obligations est de 4-5%, et celle des actions cotées, de 7-8%.

Comment la gamme de stratégies durables a-t-elle évolué ces dernières années dans ce contexte de forte pression réglementaire ?

Pour les clients institutionnels européens, le Règlement SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation) a fait office de réglementation de classification, avec l'obligation pour les fonds d'être classés dans la catégorie ‘Article 8’ afin de veiller à un minimum de garanties en matière de durabilité. La réglementation a eu un effet positif en augmentant la disponibilité des données extra-financières, en sensibilisant l'ensemble des acteurs et en garantissant que les gestionnaires d'actifs sont en mesure de fournir des solutions durables.

La réglementation a eu un effet positif en augmentant la disponibilité des données extra-financières, en sensibilisant l'ensemble des acteurs et en garantissant que les gestionnaires d'actifs sont en mesure de fournir des solutions durables.

Les révisions et simplifications réglementaires actuelles sont les bienvenues, mais sans alignement dans l'économie réelle, la pression réglementaire risque de compromettre la transition vers la durabilité si elle nuit à la performance. Enfin, compte tenu des moteurs de performance de ces dernières années (IA, pétrole, défense), les fonds relevant de l'article 9 ont été mis sous pression.

Cependant, notre engagement à long terme en faveur de l'investissement à impact reste intact. Nos capacités se sont développées; nos équipes sont dévouées et enthousiastes; et de nouvelles idées sont à l'étude. Nous constatons des avantages accrus dans certains segments spécifiques de notre clientèle européenne, notamment au Benelux et au Royaume-Uni.

Comment voyez-vous le secteur suisse de l’asset management dans dix ans ?

L’asset management en suisse est bien placé pour rester un secteur de premier plan: d'une part, les clients privés sont de plus en plus sophistiqués et attendent une génération d'alpha, et une construction de portefeuille robuste utilisant des actifs liquides, des hedge funds et des solutions centrées sur les marchés privés; d'autre part, les taux d'intérêt structurellement bas poussent les fonds de pension à rechercher une plus grande diversification, et les gestionnaires d'actifs suisses sont leurs partenaires naturels pour des solutions innovantes.

Nicolas Faller est co-PDG de la division Asset Management et membre du Comité exécutif depuis 2015. Il a rejoint l'UBP en 2010 en tant que Head of Sales Europe, avant d'être nommé Head of Global Sales en 2011, puis Head of Institutional Clients en 2013. Auparavant, il a occupé le poste de responsable mondial des ventes de distribution chez BNP Paribas Investment Partners, après avoir exercé diverses fonctions de direction chez Fortis Investments. Nicolas Faller est diplômé de l'université de Mulhouse et de l'École Supérieure de Gestion (France).


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