Les marchés regardent l’avenir, les banques centrales le passé.
La critique, certes facile, n’en demeure pas moins justifiée: alors que le pétrole chute vers ses plus bas niveaux depuis février, la Fed et la BCE, quant à elles, viennent de serrer la vis. Le contraste est frappant. Le cessez-le-feu reste fragile, et pourtant le baril poursuit sa baisse. En face, la BCE a relevé son taux directeur de 25 points de base, à 2,25%, sa première hausse depuis 2023. La Fed, de son côté, a laissé transparaître via son «dot plot» que la moitié de ses membres anticipent désormais au moins une hausse de taux d’ici à la fin de l’année. Parallèlement, l’inflation américaine a atteint 4,2% en mai, son plus haut niveau depuis avril 2023, et celle de la zone euro a flirté avec 3,2%.
L’histoire qu’on aimerait se raconter est simple: le pétrole baisse, donc l’inflation va suivre. Le narratif désinflationniste mérite cependant d’être nuancé sur trois points.
D’abord, le consommateur américain refuse obstinément de fléchir. Portés par l’effet richesse, les revenus issus du «One Big Beautiful Act» (le plan fiscal de l’administration Trump) et un marché de l’emploi solide, les ménages américains continuent de dépenser, et ce malgré une accélération de l’inflation. Plus particulièrement, l’évolution des prix des services ‘cœur’ hors logement, ce baromètre que la Fed surveille comme le lait sur le feu, peine à rassurer. Les enquêtes auprès des entreprises confirment ce constat: elles maintiennent leurs intentions de hausse de prix, tant aux Etats-Unis qu’en zone euro, en dépit du repli des cours du brut.
Ensuite, il y a ce paradoxe: si des prix de l’énergie plus bas réduisent le dilemme croissance-inflation propre à un choc d’offre, ils soutiennent dans le même temps la consommation des ménages. Moins de dépenses à la pompe, plus de pouvoir d’achat, plus de demande. De quoi offrir aux entreprises l’opportunité de préserver, voire d’augmenter, leurs marges, en relevant leurs prix. Une diffusion de l’inflation, en somme, qui pourrait se propager bien au-delà des secteurs directement liés à l’énergie.
Reste l’argument que beaucoup aimeraient voir se concrétiser: l’intelligence artificielle, à terme, devrait doper la productivité et exercer une pression à la baisse sur les prix. Mais c’est aujourd’hui l’inverse qui se produit. La ruée vers les puces mémoire, conjuguée à la demande croissante en électricité et aux besoins accrus en métaux pour la construction des centres de données (cuivre et acier en tête), tire l’inflation vers le haut, et non vers le bas.
Alors oui, à ne considérer que le prix du baril, les banques centrales peuvent sembler à contre-courant. Les fondamentaux, eux, justifient de garder le pied sur le frein. Aussi, la vraie question n’est plus de savoir si le cessez-le-feu tiendra, mais si, même dans ce cas, les banques centrales auront les moyens de lever le pied alors que la consommation reste soutenue, et que l’intelligence artificielle alimente, pour l’heure, davantage l’inflation qu’elle ne la combat.
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